La page d'accueil

Ecritures d'ailleurs

jean tardieu

En 2000, le centre Joe Bousquet et son temps de Carcassonne a accueilli, dans le cadre de sa programmation annuelle, une lecture d'œuvres poétiques de Jean Tardieu qui fut, pour un nombreux public, une véritable révélation. Aujourd'hui, nous faisons retour à Jean Tardieu avec un texte de Christian Cottet-Emard, auteur de l'essai "Jean Tardieu, un passant, un passeur" publié aux éditions La Bartavelle. Cet essai contient aussi, entre autre, un entretien avec Jean Tardieu et un cahier de photographies. Chantiers.org remercie l'auteur et l'éditeur d'avoir spontanément donné leur autorisation pour la mise en ligne de ce travail.

Absence et présence du pays natal

par Christian Cottet-Emard


Très vite récupéré par sa mère après un séjour chez la nourrice, selon l'usage en vigueur à l'époque pour les enfants de bonnes familles, Jean Tardieu n'a pas vécu longtemps dans sa région d'origine. Les escaliers et les couloirs de sa maison natale à Saint-Germain de Joux, sur les hauteurs du département de l'Ain, n'ont pas abrité souvent ses jeux d'enfant.
C'est pourtant là, dans ce pays de sources capricieuses éparpillées autour de la demeure à flanc de montagne que s'aimantent les deux pôles de l'œuvre. Il n'est alors que de baliser ces points d'ancrage en les désignant par les titres des deux recueils les plus connus parus Chez Gallimard, repris en éditions de poche dans la collection "Poésie", l'un de proses (La part de l'ombre) et l'autre de poèmes (Le fleuve caché) pour mesurer le rayonnement secret d'une terre dans la pensée d'un homme qui s'en est éloigné sans la quitter vraiment.
Les hasards et les nécessités de l'existence ont contraint Jean Tardieu à se dédoubler et à prendre conscience très tôt des blessures infligées par la perte de l'unité, d'abord l'unité du lieu puis celle de l'être. Le début du texte "L'enfant resté au bord de la route) témoigne de cette douloureuse expérience :

"Voilà plus de trente ans que j'attends de vivre. Ai-je vécu ? Sans doute quelqu'un a vécu. Mais ailleurs, quelqu'un d'autre est resté, un petit d'autrefois que je connais bien. Celui-là depuis toujours est demeuré, celui-là toujours à la même place demeure. Il attend, il m'attend et à travers la distance énorme il me fait des signes désespérés".

Cette unité brisée, il fallait dès lors tenter d'en reconstituer les pans principaux, certes encore accessibles mais désormais en fragments épars à rechercher dans l'art puis à partager avec les autres, les frères d'exil, par la poésie et le théâtre, c'est-à-dire par les vertus d'une parole vivante et structurante. En cela, la quête de Jean Tardieu nous est proche, familière aux anonymes, aux plus humbles autant qu'elle put l'être aux artistes les plus marquants de son siècle et qui furent souvent ses amis.
L'on ne peut cependant comprendre ce qui détermine la vision du monde dont Jean Tardieu a voulu laisser une trace dans ses livres sans s'autoriser un détour par le pays natal.
Un ciel souvent lourd et bas mais capable de fulgurantes éclaircies, d'obscures forêts d'épicéas et de sapins révélant de fraîches clairières, des torrents et des rivières aux noms frisquets (Semine, Valserine) mais où ricochent les reflets de vives truites, ainsi fait-on de ce pays des "fleuves cachés", "la part de l'ombre" à seule fin d'en retrouver avec plus d'acuité ses plus purs éclats de lumières.
A cet égard, le promeneur, dans la dimension immédiate de la marche en ces contrées, peut vivre à son rythme et à son niveau de conscience la même aventure que le poète. Le premier la vit pour lui et le second veut la partager avec ses semblables pour la charger encore de cette richesse de sens qui seule rend la vie habitable.
On voit bien ici que Jean Tardieu ne se livre pas, dans son rapport au pays natal, à une célébration élégiaque de cette campagne souvent grise et humide où les éléments naturels, l'eau notamment, peuvent fournir au commun des mortels une métaphore de sa propre vie en plongeant vers une vertigineuse "connaissance par les gouffres" pour remonter régénérés vers les découvertes éblouies du plein air, de la surface où le monde revêt parfois, en une apparente réconciliation, les couleurs de l'équilibre et de l'harmonie.
Un modeste village dans ses longs jours de pluie et ses brèves heures d'été, des sources faufilées de failles en sommets, tel est donc le lieu de cette métaphore première, à l'état brut dirons-nous, presque grossière mais suffisamment porteuse pour que Jean Tardieu puisse y appuyer le socle de son poème.
Saint-Germain de Joux (Ain), lieu d'être où se sont rejoints par les extrêmes de la petite enfance et du grand âge les chemins de traverse, "les lignes de fuite" dirait Jean-Louis Jacquier-Roux, d'un homme, d'un poète qui, sondant la rumeur lointaine de la terre natale, en mesure sans jamais la saisir toute l'énigmatique influence :

"Toute ma vie a été marquée par l'image de ces fleuves cachés ou perdus au pied des montagnes. Comme eux, l'aspect des choses, pour moi, plonge et se joue entre la présence et l'absence. Tout ce que je touche a sa moitié de pierre et sa moitié d'écume".

©Christian Cottet-Emard et les éditions La Bartavelle. Tous droits réservés

Note

Créée en l'an 2000, l'association Jean Tardieu a pour but de faire connaître les actions en faveur de Jean Tardieu et de son oeuvre. Le premier bulletin publié par l'association contient une bibliographie complète et une mise à jour de ses publications. Contact :

Association Jean Tardieu
Université Lyon II
Faculté des lettres et arts
LERTEC
18 quai Claude Bernard
69007 Lyon

haut de page

imprimer cette page