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en librairie le 16 mars 2004

Le temps d'un jardin

éditions Le Temps qu'il Fait - collection Lettres du Cabardès

dessin Jean-Claude Pirotte

Cinq extraits

1

Le pays noir où je suis né a fait mystère de son ombre. Je garde souvenir de ses odeurs quand je demeurais coi, dans l'arrière-cuisine, observant les allées et venues des femmes affairées aux fourneaux. C'était les jours de grande fête.
Le ciel que je contemplais de la fenêtre de ma chambre avait la profondeur de la mer. J'aimais les soirs cotonneux de l'automne, quand la bruine dépose un voile sur la nuit. Le temps glissait sur les vitres, en gouttelettes d'étoiles qu'un rayon de soleil absorbait.
Toute ma vie était tendue vers le désir de retrouver la trace de tes pas dans le jardin en friche aujourd'hui et où j'avais appris de toi des gestes essentiels : comment manier une pelle, une pioche, un râteau, sentir la terre entre mes doigts, la retourner.
Lorsque nous partions en promenade, je marchais derrière ta silhouette de vieil homme claudicant. Je posais mes pas dans les tiens. La lune était encore ardente dans le jour qui ralentit sa course en été.
Je serre contre moi ce monde enfoui. J'en ai épousé les contours. J'habite un pays noir, de silence et de deuil, dont la mémoire gît dans les garrigues, entre des cistes et des cyprès.
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2

Je me sentais perdu, parmi les grands ciels noirs, en quête du jardin de mon enfance.
J'ai pensé un jour que je devais habiter le monde mais je dus me résigner. Je n'étais pas du monde qui, adulte, s'était ouvert devant moi. Ce monde n'était pas de moi. Et ce monde n'était pas moi. Je n'en comprenais pas le langage.
Tu avais jadis nommé pour moi chaque plante. Je renaîtrai sans doute, me disais-je, mais seulement quand les mots auront trouvé en moi la liberté de ne plus désigner ce qui paraît exister à nos yeux. Quand les portes du ciel se seront rouvertes, d'un jardin paradis, perdu par ma faute. Je n'y suis jamais retourné après ta mort. Ou seulement pour y enterrer des souvenirs dont je ne savais pas encore qu'ils demeureraient ancrés en moi, à mon insu.
La nuit était fraîche. Nous allions dans les pas du soir, les yeux fermés, rechercher la lumière de la lune quand elle s'étoile dans les replis de la rivière où repose un passeur maintenant. Son ombre a la taille des roseaux inclinés par le vent.
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3

Tu n'accordais pas une attention particulière à ce qui nous dépasse, mais tu interrogeais le ciel. Certains soirs (il fallait, pour cela, une météorologie favorable, un ciel transparent, sans nuage), nous prenions le chemin de la nuit. Installés sous le figuier du jardin de derrière, assis sur la margelle du vieux puits, nous nous laissions porter par le chant des grillons. C'était un merveilleux spectacle : leurs incantations composaient une symphonie, faisaient danser les étoiles. Il y en avait des myriades, lumignons fragiles détachés du noir profond, sans commencement ni fin.
Tu m'apprenais à distinguer la Grande Ourse et ses sept points figurant un chariot. Elle trônait au faîte de la voûte dont elle était le couronnement. Du bout de ton doigt tendu, tu dessinais une ligne imaginaire que je suivais attentivement, jusqu'à l'étoile polaire, haute dans le firmament, au centre d'un axe qui me donnait le vertige.
Tout tournait autour de nous. Nous nous sentions comme aspirés dans un mouvement perpétuel, selon le rituel immuable des rotations, le carrousel des astres. Alors, je posais ma tête sur tes genoux et, l'oreille collée à ton gilet de flanelle, j'entendais le tic-tac de ta montre à gousset égrenant les heures. Il me semblait, ces soirs là, que je baignais dans l'éternité, ce territoire de nos rêves où s'affirme l'existence dans la négation du temps.

4

Nous voici maintenant dans notre jardin, munis de pelles-bêches. Nous retournons la terre patiemment pour enfouir la fumure dans le sol en prenant soin de casser les mottes qui se forment en surface. A l'aide d'un râteau, poussant et ramenant l'outil vers soi dans un mouvement régulier, il s'agit d'obtenir un terreau parfaitement souple, sans la moindre aspérité qui constituerait un obstacle au développement des graines. Pour que l'opération réussisse, la terre doit être aussi poudreuse que du sable. Alors, le travail terminé, nous partageons avec sérénité le sentiment du devoir accompli.
S'il fait chaud, n'y tenant plus, les manches de ta chemise de flanelle retroussées jusqu'aux coudes, tu ôtes ton béret noir, le poses en équilibre sur un piquet de clôture et, sortant ton large mouchoir blanc de la poche de ton bourgeron, tu le noues aux quatre coins et te confectionnes ainsi un couvre-chef de fortune, plus léger, protégeant des rayons du soleil ta tête atteinte de calvitie.
Cette improvisation vestimentaire provoque mon rire affectueux. Tu y réponds par un clin d'œil. Alors, j'abandonne à mon tour ma propre casquette bleue de moussaillon. Je la dépose sur un piquet de bois. Et me voilà coiffé de mon mouchoir noué.
Epouser tes formes, tes attitudes, tes expressions : c'était ce qui, enfant, m'importait. Ce mimétisme est sans doute ce qui me permet encore de me sentir si proche de toi.

5

La nuit a fait son deuil de la retombée. Nos corps ont le poids de la saison morte. Le temps goutte à goutte s'écoule dans le vase solaire tendu vers le ciel incendié.
Sous nos pas, la poussière des rocailles, où dort un lézard irisé de soleil. Je ne sais plus d'où vient le vent. Il tourne. Ce que j'aimais a tu son nom.
Un rideau de pluie me sépare du jardin de derrière où nous venions le soir, sur la margelle du vieux puits, autrefois nous asseoir. Adossé à la roue rouillée de la pompe à bras, j'écoute le silence du ciel profond éprouver ma peur de la nuit. Enfant, j'escaladais cette roue, si vieille que mes doigts en recueillaient la rouille.
J'endurais des douleurs aux genoux quand nous avions marché tout le jour, arpenté nos terres, passant et repassant par autant de lieux dits. Des fleurs séchées de ce temps-là gisent encore sur la commode où tu les déposais, fraîches et vives, pour parfumer ma chambre en été.

copyright éditions Le Temps qu'il Fait

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